Les Photos
J’avais passé des vacances merveilleuses. J’étais rentrée le jeudi au soir, la peau encore toute blanche en ce milieu d’été – le ciel n’avait été qu’un ballet de nuages sombres -, mais le cœur tellement gonflé de souvenirs, que pour rien au monde je n’aurais voulu les échanger contre d’autres. C’était même comme si je n’avais jamais vécu de moments plus beaux, de toute ma vie. En rentrant chez moi, j’avais posé mes valises dans ma chambre, et j’avais fait le tour de mon appartement. Comme il me paraissait petit, en comparaison de Doddlegreen ! Puis j’avais téléphoné à Sophie, et nous nous étions fixé rendez-vous pour le lendemain, afin d’aller manger ensemble au restaurant pour pouvoir bavarder tranquillement. J’avais tellement envie d’en parler ! La magie de tous les instants que j’avais vécus là-bas ne quittait plus mes pensées. En rangeant mes affaires je m’attardais sur chaque vêtement, parce que chacun d’eux me rappelait quelque chose : une promenade avec Lady Pearl, une conversation avec Lord Birch, une soirée paisible au coin du feu, entourée de toute la famille…
Au fond de la valise, il y avait mon appareil photo, un petit engin de poche acheté rapidement à l’aéroport, juste après m’être aperçue d’avoir oublié le mien. J’en ai extrait la précieuse pellicule, et suis allée la porter à développer, chez le photographe, avant de courir vers le restaurant où je devais retrouver Sophie..
Nous y sommes restées jusqu’à plus de quatre heures de l’après midi. Elle était fascinée par tout ce que je lui racontais. Je lui décrivais le château dans tous ses détails : sa majestueuse façade aux fenêtres dorées, éclairée la nuit de minuscules lumières posées entre les pierres, ses magnifiques et gigantesques couloirs, ornés de tableaux de grands maîtres et de somptueux tapis, ses salles grandioses, aux lustres de cristal, et aux meubles sculptés dans l’acajou le plus pur. Je lui expliquais de quel angle j’avais photographié ces lieux, pour tenter d’en saisir la plus vaste impression possible. La plus belle vue devait être celle de Doddlegreen, prise depuis le portail d’entrée. Ou alors, celle de la façade arrière, entièrement fleurie, que j’avais cadrée au travers du jet d’eau de l’immense bassin. Puis je lui parlais du parc, si merveilleusement entretenu par le vieux Webster. Il taillait les arbres en forme de statues, c’était incroyable. J’espérais seulement que la photo allait être réussie : j’avais appuyé sur le déclencheur juste au moment où lady Pearl me tirait le bras pour me montrer un oiseau qui s’envolait. Dans le doute, j’avais failli en prendre une deuxième, mais finalement, j’avais si peu de film…
Lady Pearl était la fille de Lord et Lady Birch. Elle avait les yeux aussi bleus que l’azur qui manquait au ciel, les mêmes que ceux de son père. J’avais fait un portrait d’elle, assise parmi les dentelles de son lit à baldaquin, dans sa chambre rose, peuplée des petits chevaux de bois avec lesquels elle aimait tant jouer. Et puis un autre, simplement pour son sourire d’enfant, devant le mur d’enceinte. Elle était si jolie ! Et d’une joie si débordante…
C’était elle qui avait eu l’idée, pour la dernière photo, de nous faire poser tous ensemble, main dans la main, au milieu de la grande pelouse. L’appareil avait été confié à Miss Millie, la gouvernante, parce qu’elle était la seule, parmi le personnel du château, à être déjà sur la pellicule : je l’avais surprise dans la buanderie, et j’avais trouvé son image si pittoresque, au milieu de ce linge suspendu, que je n’avais pas hésité une seconde. J’espérais qu’on la verrait bien… Miss Millie faisait partie de ces gens qu’il fallait saisir sur le vif, sous peine de n’avoir d’eux qu’une attitude raide et un sourire crispé. Lady Birch, au contraire, rayonnait de naturel. Lorsqu’elle m’avait vue, au bas des escaliers, braquer mon objectif sur elle, elle s’était tout simplement arrêtée au milieu des marches, elle avait posé le bout de ses doigts sur la rampe, et incliné doucement son visage en souriant. Puis elle m’avait demandé si je n’avais besoin de rien, et si j’étais bien installée, avant de rejoindre la bibliothèque, où elle s’effaçait pour lire durant des heures entières. C’était dans cette pièce, aux fabuleux rayons couverts d’épais volumes, et décorés ça et là d’objets d’art, que Lord Birch avait voulu poser, nonchalamment appuyé sur le bord de son bureau.
Je racontais longuement nos conversations, nos promenades au travers du domaine, ces promenades que nous poussions parfois jusqu’à la colline, du haut de laquelle on apercevait la mer. Un soir, j’avais photographié Lord et Lady Birch à cet endroit, mais de telle sorte qu’ils n’eurent que le ciel pour décor, ce ciel si particulier, ce ciel qui semblait toujours prêt pour un orage…
Sophie avait posé son menton sur le dos de ses mains, et buvait à mes paroles, le regard comme plongé dans un rêve.
Le lundi matin, je me précipitai chez le photographe, dès l’heure d’ouverture. Je lui donnai mon nom, il fouilla dans son tiroir, et il me tendit une pochette cartonnée. Doucement, en faisant bien attention à ne pas mettre les doigts dessus, je sortis les précieux rectangles de papier glacé.
Sur la première photo, je vis les ruines d’un vieux château à demi écroulé.
Je secouai la tête :
« Excusez-moi, Monsieur, mais…ce ne sont pas les miennes.
Il eut l’air très étonné, et rajusta ses lunettes :
« Toutes ? »
Sur la deuxième : le mêmes ruines, avec un marécage au premier plan. Puis venait une vue de quelque chose qui avait dû être un couloir, et quelques lambeaux de ce qui avait dû être une salle.
Je lui adressai un sourire poli :
« Non, non, vraiment : ce ne sont pas les miennes. »
Il ouvrit de nouveau son tiroir, me demandant, pendant qu’il cherchait, de quand même vérifier la totalité du tirage, au cas où deux films se seraient mélangées.
Alors, je regardai.
Quelques arbres décharnés. Un pan de mur, couvert de tâches brunâtres. Un tas de pierres. Un autre pan de mur, sur lequel se profilait un début d’escaliers, plein de moisissures…
Le photographe se redressa, les mains vides. Il prit un cahier, et, après en avoir soigneusement examiné le contenu, le referma :
« Je suis désolé, je n’ai d’ailleurs eu que votre pellicule de ce modèle, ces derniers jours : je n’ai pas pu me tromper. »
Je lui tendis la pile d’images d’un geste décidé :
« Ecoutez, c’est clair : je ne reconnais rien de ce que j’ai pris. Ce ne sont pas les miennes. »
C’est à ce moment là que je m’aperçus que…sur la photo du dessus, on ne voyait qu’un ciel. Un ciel particulier. Un ciel qui semblait toujours prêt pour un orage.
J’étalai tout sur le comptoir. Parmi ces images de vide et de ruines, il y avait un cliché sur lequel figurait une personne : c’était moi. J’étais debout au milieu d’une rangée d’arbres, les deux mains écartées de chaque côté de mon corps, pressant les feuilles des plus basses branches.
« Vous savez comment s’appellent ces arbres ? » demandai-je, la voix émue, au photographe.
Il plissa le nez en observant l’image, puis affirma :
« Ce sont des bouleaux. »
Hochant doucement la tête, je rassemblai mon paquet de photos pour les glisser dans mon sac.
Bouleau…
Birch, en anglais.
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